Couleurs Cactus

Couleurs Cactus

1er Prix concours de nouvelle 2013

Le premier prix a été décerné à Frédérique Maillot pour sa

nouvelle intitulée "Mémé"

 

Thématique 2013  : les silences

 

Bonne lecture !

 

 

« Raclure, salope, putain ! », ces grossièretés tout droit sorties de la bouche de ma grand-mère font sourire les aides-soignantes de la maison de retraite qui s’affairent dans la salle commune.

 

Mémé a 90 ans, elle perd la tête. Elle confond ses enfants dont les prénoms lui disent vaguement quelque chose, ne se souvient plus de ses petits-enfants, s’imagine que ses parents sont toujours en vie, qu’ils l’attendent à une adresse qui n’existe plus depuis longtemps. Parfois elle se met à chanter, de vieux airs oubliés et puis soudain pleure avant de passer très vite à autre chose : elle a faim et veut se rendre sans attendre dans la salle à manger commune, Mémé passe d’une émotion à l’autre en l’espace de quelques secondes.

 

Nous avons appris à vivre avec sa maladie. Depuis longtemps nous n’essayons plus de la raisonner. Mémé dit des bêtises, elle n’est pas toujours très sympa d’ailleurs, surtout avec ma tante Rosie, sa fille aînée, celle qui en fait s’occupe le plus d’elle : démarches administratives, gestion du quotidien.... Rosie sort souvent en pleurant de la maison de retraite après s’être pris une petite vacherie de ma grand-mère dans les dents.

 

 

 

C’est plus facile pour les membres de la famille qui lui rendent visite plus ponctuellement. Mémé parle beaucoup, nous essayons de répondre aux questions bizarres qu’elle nous pose : « tu as vu parrain ? Ça fait longtemps qu’il n’est pas venu ! »… de qui parle-t-elle ? Dans son monde les morts côtoient les vivants, on s’y fait, question d’habitude.

 

 

 

Voilà plus d’une heure que je converse avec mémé, essayant de ne pas la contrarier : « Oui Georges est rentré d’Algérie, ne t’inquiètes pas, oui, il a trouvé un bus pour le ramener à Mantes La Jolie »… Un tel désordre semble régner dans sa tête. Georges son premier enfant est mort il y a deux ans d’une crise cardiaque… Je la ramène dans sa chambre.

 

 

 

« Raclure, salope, putain »…

 

 

 

« Calme toi Mémé, ce n’est pas joli ces mots… »

 

 

 

Léone entre dans la pièce. Il y a des mois que je ne l’ai pas croisée. Son arrivée me soulage, j’avais envie de partir. Je vais rester encore un peu, histoire de rester polie, d’échanger quelques nouvelles avec elle, et puis je fuirai cet endroit jusqu’à la semaine prochaine.

 

Nous sommes assises toutes les trois autour de la petite table installée dans la chambre. Léone est la nièce par alliance de Mémé, mais elle n’a que trois ans de moins qu’elle. Elle est encore très vaillante contrairement à Mémé qui est en fauteuil roulant depuis deux ans. Veuve depuis de nombreuses années, Léone vient lui rendre visite en vélo au moins une fois par semaine.

 

 

 

Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours aimé Léone. Un petit bout de femme énergique, élégante, volubile. Léone est indissociable de son vélo. C’est ainsi que je pense à elle en tout cas… Enfant, lorsque j’entendais le bruit de sa bicyclette franchissant le portail de la cour de Mémé, je savais que l’après-midi passerait vite. Léone avait toujours une histoire à raconter, et surtout, elle avait le don de transformer les faits les plus banals en contes extraordinaires. Elle était capable d’entourer chacun de ses récits de mystère… Mémé et moi en attendions la chute, impatientes.

 

A cette époque ma grand-mère s’occupait beaucoup de moi. La maladie avait emporté mon grand-père alors qu’elle était encore jeune, et elle avait convaincu mes parents, vendeurs ambulants, qu’elle ferait une nourrice idéale lors de leurs nombreuses absences professionnelles.

 

Elle n’avait pas menti. Mémé m’entourait de tout son amour et de toute sa tendresse.

 

A fil des années, nous devînmes très proches, liées par une grande complicité. Elle était ma grand-mère, mon amie, ma confidente et plus que tout, mon modèle.

 

Avenante mais cependant réservée, Mémé ne fréquentait pas grand monde, aussi les nombreuses visites de Léone étaient toujours vécues comme une sorte de récréation.

 

 

 

« Raclure, salope, putain »

 

 

 

« Voilà que ça recommence ! ». Mémé nous a habitués depuis quelques années à ses divagations, à ses innombrables reproches le plus souvent adressés à cette pauvre tante Rosie, mais les grossièretés, toujours les mêmes, n’ont commencé qu’il y a quelques semaines.

 

Je ne suis même pas sure que celles-ci s’adressent à quelqu’un en particulier. Il n’y a pas d’agressivité dans le ton, mais plutôt une sorte de douleur, de plainte presque animale.

 

J’ai de la peine pour elle. Comment l’aider ? J’essaie de plonger dans son regard, de sonder son esprit à travers ses yeux apeurés… Je voudrais apaiser sa souffrance.

 

Je ne sais pas si c’est la présence de Léone qui me fragilise, mais je me sens soudain submergée par le chagrin. Je me mets à pleurer.

 

Je me retourne vers Léone, elle d’habitude si prolixe ne dit rien. Mémé s’est tue, elle s’est soudain assoupie dans son fauteuil, la tête penchée sur le côté.

 

Je sais que le désarroi se lit sur mon visage, je ne veux pas que Léone y voit de la pitié pour Mémé, mais au fond c’est ce que je ressens.

 

Une boule à l’estomac m’empêche de parler. Je voudrais m’excuser auprès de Léone, lui expliquer à quel point il m’est devenu insupportable de ne pouvoir aider ma grand-mère.

 

Mais Léone s’est levée, elle m’enlace avec une infinie tendresse. Elle me regarde gravement, et mystérieuse, me demande de la suivre dans le salon commun de la maison de retraite : elle a à me parler.

 

 

- Ma petite Anne, ce que je vais te dire est très dur à entendre, mais je crois que c’est encore plus douloureux à raconter pour moi, il faut que tu saches, ça t’aidera… Depuis plusieurs semaines déjà, ta grand-mère semblait avoir sombré dans une sorte d’état mélancolique. J’en avais discuté avec ta tante Rosie et nous avions mis cela sur le compte de son nouveau traitement. Rosie devait d’ailleurs en parler au médecin

Et puis, il y a deux semaines, lors d’une de mes visites, j’ai entendu Adèle proférer des injures, des mots affreux que jamais je n’aurais cru entendre à nouveau : « raclure, salope, putain ! »

 

 

 

Je fixe Léone, interrogative.

 

Elle poursuit en serrant très fort ma main dans la sienne.

 

 

C’était la guerre tu sais. Ton grand-père était prisonnier en Allemagne, Adèle était restée seule avec ton oncle Georges du côté d’Évreux. J’étais fiancée à Polo, qui était parti au STO. Alors, je suis venue vivre avec ta grand-mère à la demande de mes parents. Toutes les deux nous nous sentions plus fortes, nous nous soutenions, nous étions si jeunes…

 

Ça n’était pas facile tous les jours, nous manquions de tout. Félix, un de nos voisins, qui n’avait pas été mobilisé à cause de la polio, nous aidait autant qu’il le pouvait en nous offrant des œufs, ou en effectuant de menus travaux à la maison. Un jeune homme formidable ce Félix. Je crois qu’il avait le béguin pour moi…

 

La caserne des pompiers était alors occupée par les soldats de la Wehrmacht. Adèle et moi passions tous les jours devant. Les allemands nous faisaient peur et pour tout te dire nous les haïssions.

 

Et puis un jour, fin 1943, ton oncle Georges qui avait alors 4 ans, s’est mis à pleurer juste devant la caserne. Il avait faim. Il faut dire que la faim nous tenaillait souvent.

 

C’est alors qu’un des soldats allemands postés à l’entrée, nous a interpellées ta grand-mère et moi.

 

Il avait à peu près notre âge, parlait très mal notre langue. Il nous a demandé dans un français maladroit de patienter et quelques minutes plus tard, il revenait avec une gamelle de ragoût qu’il offrait à Georges.

 

Tu sais, les boches, ce n’était pas notre tasse de thé...jamais nous n’avons vraiment sympathisé avec ce jeune allemand. Pourtant, la caserne étant située à deux pas de la maison où nous vivions, il lui arrivait régulièrement, pour ne pas dire quasiment quotidiennement de déposer une gamelle de nourriture pour Georges sur l’appui de la fenêtre.

 

En juin 44, bien entendu tout cela s’est arrêté. Les allemands sont tous partis sur la ligne de front, quant à Adèle et moi, nous attendions la fin de la guerre avec impatience.

 

En décembre 44, Adèle reçut des nouvelles de ton grand-père, il ne tarderait plus à rentrer, c’était l’histoire de quelques semaines. Par contre, je n’avais aucune nouvelle de mon Polo. Il y avait eu beaucoup de dégâts à Berlin notamment autour des usines d’armement ou il avait été affecté.

 

J’étais inconsolable.

 

Le jour de l’an 1945, Félix notre voisin si attentionné me fit des avances…Ma petite Anne, j’en fus horrifiée. Félix savait que j’étais fiancée à un homme que j’aimais et dont j’espérais le retour… comment osait-il ? Polo était sûrement vivant, je le sentais… Félix se fit pourtant plus pressant et je dû le congédier en le sommant de ne plus m’ennuyer.

 

 

 

Adèle et moi fumes arrêtées 5 mois plus tard par le Comité Local de Libération. Félix nous avait dénoncées pour fraternisation avec l’ennemi… les fameuses gamelles de ragoûts allaient nous coûter cher ! Le reste tu le devines…Parmi une quinzaine d’autres femmes, nous fûmes tondues devant nos voisins, nos parents, nos sœurs et une multitude d’étrangers vociférant… Parmi eux Félix était sans doute le plus virulent…  « Raclures, salopes, putains » Encore et encore… J’ai serré les dents ma petite Anne, mais ta grand-mère… même innocentée… ne se remit jamais vraiment de cette humiliation dont elle ne parla plus.

 

Il y a deux mois, un nouveau pensionnaire est arrivé à la maison de retraite, son prénom est Félix. Rien à voir avec le Félix de mon histoire… mais… j’y ai beaucoup pensé tu sais, il y a peut-être une relation avec l’état psychique actuel de ta grand-mère. On n’oublie jamais tu sais…

 

 

 

Je regarde Léone, interloquée. 70 ans de silence. 70 ans à cacher un inavouable secret…Toute une vie bâtie sur les ruines d’une terrible humiliation. Mémé n’avait jamais été très claire sur les raisons qui l’avaient poussée à quitter la Normandie. Chère Mémé…

 

Je comprends maintenant ces yeux tristes, et son refus de me parler de « sa » guerre quand j’étais enfant : « La guerre, y’a rien de plus sale ma chérie, et puis ne t’approches pas de ce puits, c’est dangereux… un de nos voisins s’est noyé dans son puits, juste après la guerre… on n’a rien pu faire, pauvre Félix… Viens Anne, c’est l’heure de goûter. »

 

 

 

 



18/06/2013

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